Sirventès de printemps

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.»

Je suis une sociophobe, inadaptée, enragée, têtue,  angoissée. Je suis une sorcière torturée par des sens imprévisibles. Je  suis perdue dans ce monde d’autorité. Je suis dans la marge, celle qui  ne mérite pas la confiance des autres, celle dont la parole n’a aucune  valeur, qu’on accuse de mentir, parce qu’elle n’a décidément pas de  crédit face aux déclarations des dominants et manipulateurs. Je suis celle dans le dos de  qui on parle, et devant qui on feint un sourire. Celle sur qui on se  fait un plaisir de crier et d’humilier pour se sentir fort. Je suis la  proie sur laquelle s’acharne un prédateur, mais par une projection  magique et surréaliste, je deviens la prédatrice dans la bouche de celui  qui n’arrive pas à me détruire. Je suis alors désignée comme la sorcière qu’il faut brûler sur le bûcher, pour ces  spectateurs moralistes et voyeurs (mais acteurs quand même) qui  applaudissent en me voyant la tête plongée dans la boue, trop contents  de ne pas être à ma place. Je suis celle qu’on piétine, qu’on méprise,  qu’on humilie, qu’on regarde souffrir sans sourciller. Je suis celle qui  chaque matin se demande pourquoi vivre un jour de plus, celle qui à  chaque nouvelle agression essaie de faire l’impossible pour trouver une  bonne raison de tenir le coup, de ne pas baisser les bras, de ne pas  laisser gagner les prédateurs qui se sentent en danger par ma simple  existence de petite chose brisée, cassée par eux, mais qui garde encore  un tout petit souffle de vie suffisant pour leur faire un bras  d’honneur. Je suis celle qui voit le monde tourner, sans comprendre  comment faire pour pouvoir rentrer dans la ronde, mais qui au fond n’en a pas vraiment envie. Continue reading « Sirventès de printemps »