Ne cesse jamais de chercher

Me lever. Faire mon lit. Prendre une douche. Ranger ma chambre.
Faire face au capitalisme.
Détester le capitalisme.
Pression. Angoisse.
Des moments d’apaisement.
Une route à sens unique faite de haut et de bas, cheminant dans un labyrinthe de béton au long duquel sont accrochés des fils barbelés.
Escalader pour admirer quelque chose d’autre sur cette route peut faire saigner.
On tombe et on doit continuer de marcher ensanglanté, sous pression, et angoissé.
Faire juste assez de pause ici et là pour pouvoir faire un pas après l’autre.
Le désir de grimper jaillit à cause d’un espoir obsédant et d’une curiosité sadique.
On demande à d’autres de nous soutenir en grimpant.
Surtout lorsque le saignement devient trop important.
On demande à d’autres de nous aider, au risque d’être déçu.
On se soutient mutuellement face à ce béton froid et blessant, et au risque d’une pluie de sang.
On tombe encore et toujours. Saignant sur les fils de fer et contusionnés par le béton.
On tombe, et on est confronté au sol qui nous dirige grossièrement vers une seule direction.
Une trajet vers nos présumées morts à venir.
Une route sur laquelle on ne chemine convenablement qu’avec un esprit soumis.
On suit si c’est nécessaire.
Pourtant on sait que tout ce sang en vaut la peine, toutes ces ecchymoses en valent la peine, toutes ces déceptions en valent la peine.
Une vue, un bref instant, au-delà de cette route à sens unique entre deux murs qui va vers la mort nous aident à garder les yeux ouverts.
Cela maintient nos cœurs battant, capables de passion.
Pour la seule vue sur ce chemin qu’on n’a pas choisi il faut fermer les yeux, et avoir la pétoche.
Il faut être découragé, et être dépourvu de passion.
Le sang et la douleur nous réchauffent. Ça nous obsède mais ça nous maintient au chaud.
Cela rend cette longue marche plus difficile chaque jour.
Mais chercher un point de vue différent, être constamment à la recherche d’un chemin différent, nous fait vivre avec les yeux grands ouverts.
Cela rend fier de résister à la morosité et à un destin qu’on n’a pas choisi.
Peut-être que cette pression est mon infortune, mon manque de chance, ou mon banal échec.
Peut-être que cette angoisse est ma propre maladie isolée.
Peut-être que ces moments de soulagement ne sont qu’une distraction.
Peut-être que cette vue désirée s’estompera toujours.
Mais tout est la faute du béton et des barbelés qui m’entourent
sur cette route placée devant moi sans mon consentement.
Malgré tout ce sang. Malgré les bleus. Malgré le froid.
Je continuerai de jeter des coups d’œil.
Je continuerai d’aider les autres à regarder pour errer ailleurs, faire la même chose.
Malgré leur sang me coulant dessus.
Malgré les tremblements de douleur que je ressens à chaque fois que je tombe.
Malgré la déception écrasante lorsque quelqu’un me laisse tomber, ou que je laisse tomber quelqu’un.
Ce n’est pas mon choix de prendre ce chemin.
Je ne peux pas. Je ne le ferai pas. M’en vouloir à moi ou à mes compagnons d’errance.
J’en veux à ces murs et à ces fils.
Je peux soit marcher sans sang, sans ecchymoses, stérile et coopérative.
Ou bien je peux me lever chaque jour avec mes yeux grands ouverts, et passer mon temps à chercher une autre vue.

Poème extrait de la brochure Conflictual wisdom