Je n’ai pas de classe !

Vous n’avez qu’à demander à mes amis, ils vous le diront … J’ai arrêté la fac après quelques semestres, et c’était la fin de ces classes pour moi.

J’évoque ici les classes de la fac parce que même les marxistes et les syndicalistes ne sont pas assez stupides pour croire que les classes de la fac sont des choses en soi ou des êtres collectifs quelconques qui agissent pour eux-mêmes. L’idéologue le plus confus comprend que les classes de la fac sont des activités, des relations établies entre des individus qui jouent les rôles de professeurs et d’élèves. Lorsqu’il n’y a personne dans une salle de classe à jouer ce rôle, il n’y a pas de classe. Et comme cela fait des années que je n’ai pas été dans une salle de classe, je n’ai certainement pas de classe.

Mais des amis marxistes (si j’en avais) n’aimeraient pas cela. Ils me diraient que, bien sûr, j’ai une classe – d’après eux je suis un lump [1]. Cela me semble un peu insultant, c’est pour cette raison que je n’ai pas d’amis marxistes.

Ensuite eux et leurs amis syndicalistes m’informeraient que la classe ouvrière n’est pas une classe d’université. Ils ont raison bien sûr; personne ne pense que quelqu’un fait partie d’une classe de fac à moins qu’il suive vraiment des cours. Mais j’ai indéniablement dû faire beaucoup de travail dans mes classes à l’université, et je n’ai même jamais été payé pour ça.

Cependant il y a une similarité entre ces classes. La classe, quel qu’en soit le sens, ne fait pas référence à une chose; et ça ne se réfère certainement pas à un collectif capable d’agir pour lui-même. Cela fait référence à une relation sociale établie, et une relation nécessite au moins deux côtés.

Je ne suis donc jamais un travailleur en moi-même. Pas même lorsque je fais quelque chose. Pas même lorsque je fabrique quelque chose. Je suis seulement un travailleur par rapport à un patron, un maître, un système économique. Tout comme je suis un sujet par rapport à un chef, un citoyen par rapport à un État [2], un prolétaire par rapport à un bourgeois, etc. Et même dans ces exemples, je ne suis pas ces choses, je ne fais que les porter comme des masques pour jouer un rôle dans l’ordre social.

C’est bien là que les marxistes, les syndicalistes, les ouvriéristes de tout poil font fausse route. Ils supposent que le prolétariat, la classe ouvrière, est une entité collective qui peut devenir consciente d’elle-même et agisse pour elle-même sans ses homologues. Ils ne voient donc pas que la « dictature du prolétariat » ne pourra jamais être qu’une nouvelle forme de dictature bourgeoise, une dictature de chefs, de maîtres. Ils ne voient pas que si les travailleurs restent des travailleurs quand ils reprennent les moyens de production, ils ne font que remplacer les maîtres individuels par un maître collectif. Maître et esclave continuent d’exister parce que des individus n’ont pas détruit la relation de classe.

Donc la classe ouvrière telle quelle ne peut aller au-delà de la « conscience » [3] des syndicats, elle ne peut dépasser ce désir d’accroître son pouvoir par rapport à la classe des maîtres. La raison n’est pas une quelconque restriction qu’auraient les individus considérés comme ouvriers. La raison est que la classe ouvrière ne décrit pas une entité, mais une relation avec la classe des maîtres. Et il n’y a pas lieu de continuer à utiliser des euphémismes, l’homologue du maître est l’esclave. Les esclaves ne se débarrassent de leurs maîtres que lorsqu’ils cessent d’être esclaves – c’est-à-dire, lorsqu’ils reprennent possession de leurs vies. La destruction de la classe des maîtres est la destruction de la classe de l’esclave. Cela arrive lorsque des individus se soulèvent et refusent d’être des esclaves.

Et c’est bien là que le bât blesse pour les marxistes, syndicalistes et toute sorte de gauchistes. Leurs programmes nécessitent une participation massive, une activité massive, des troupeaux d’esclaves prêts à effectuer les tâches nécessaires, et il est donc dans leur intérêt de maintenir la société de classe.

Si la lutte de classe est le combat pour mettre un terme à la société de classes, ce n’est pas la bataille d’une classe contre une autre, mais celle d’individus contre toute tentative de les enfermer dans des classes, toute tentative de les classifier. Lorsque je sors du troupeau, n’importe quel troupeau, qu’il s’appelle classe, race, genre, sous-culture, etc., je mène cette bataille.

Moi, tel que je vis à chaque instant, je suis au-delà de toute classification, au-delà de toute comparaison avec tout autre être, au-delà de toute abstraction dans laquelle n’importe quel idéologue voudrait m’enfermer. Si je peux en trouver d’autres différents de moi excepté dans leur refus d’être classés, massés et dirigés, je combattrais volontiers la société de classe avec eux. Mais sinon, je continuerai de me rebeller en riant et je crierai : « je n’ai pas de classe ! »

Apio Ludd, My Own, n°7, Janvier 2013


Notes :

1 Lump est un terme allemand méprisant qui veut dire pauvre, fripouille, voyou. Un lumpenprolétaire est donc un prolétaire voyou.

2 Ce qui est une relation en soi.

3 En fait, étant une relation établie, une activité, elle ne peut avoir aucune sorte de « conscience ».