Pourquoi je ne suis pas un communiste

Nous vivons une drôle d’époque. Si un vieux, à l’évidence un anarchiste gâteux (s’il n’était pas gâteux il ne ferait jamais cela !) osait utiliser le mot « libertaire » [1] de la façon dont ce terme était utilisé pendant plus d’un siècle, les jeunes anarchistes branchés le regarderaient atterrés. Tout ça parce qu’il y a quarante ans une poignée pathétique de gens pro-drogues, pro-sexe, de crétins pro-capitaliste, ont décidé de coller ce nom à un parti. Et, non, ça n’était pas une partie fine, une crêpe-party ou même une partie de pêche, mais le genre de parti le plus ennuyeux qu’ils soit, le parti politique. Je pourrais comprendre pourquoi ces jeunes ne veulent pas utiliser ce mot, seulement beaucoup d’entre eux n’ont, en revanche, aucun problème à s’appeler communistes. Comme s’il n’y avait pas eu de partis communistes depuis la moitié du dix-neuvième siècle. Comme si de tels partis n’avaient pas commencé à s’accaparer le pouvoir ici et là il y a presque un siècle. Comme si Staline, Mao, Pol Pot, et toute cette bande de dictateurs sanguinaires n’avaient jamais existé pour la doctrine communiste [2]. Je sais donc lequel de ces deux mots j’essaie d’éviter le plus !

Je suis au courant que l’anarco-communisme, le communisme-libertaire, a une histoire presque aussi vieille que le premier parti communiste. Mais ces vieux anarco-communistes [3] faisaient particulièrement attention à ce qu’on sache qu’ils étaient anarchistes. L’appellation communiste ne sortait jamais sauf lorsqu’elle était parée de ses séduisants atours anti-autoritaires. La plupart semblaient reconnaître que l’autonomie individuelle est le premier but de l’anarchisme; ils oubliaient que c’est aussi le moyen principal d’y arriver.

De nombreux anarchistes qui aujourd’hui déblatèrent amoureusement du communisme, semblent rejeter la possibilité de l’autonomie individuelle … ou même de l’individu. Que ce soient des nihilistes naïfs captivés par les fadaises métaphysiques de Tiqqun ou des ultra-théoristes ultra-excités par les bisbilles d’ultra-gauche, la plupart des jeunes communistes « insurrectionnels » croient que vous et moi nous n’agissons pas vraiment, mais que nous sommes les marionnettes d’acteurs invisibles et sans corps tels que la société, les relations sociales, les mouvements, et les diverses forces collectives apparemment issues d’une génération spontanée. Car si on essaie de les ramener à un point d’origine on doit reparler d’individus agissant dans leurs mondes et dans des relations entre eux. Et ça ne va pas, parce qu’alors ça n’est pas la « commune », « la communauté humaine », et certainement pas cette absurdité mystique « d’être générique » [4] qu’on devrait reconnaître, mais soi-même ici et maintenant – un individu unique capable de désirer, de décider et d’agir – en tant que centre et but de la théorie et de la pratique. Et beaucoup d’autres théories que les communistes soutiennent semblent avoir été conçues précisément pour éviter cela.

Mais je me moque ici du blablatage communiste alors que je blablate moi-même. Je suppose que c’est le moment de faire passer le message (à ma façon détournée de vagabond). Pourquoi je ne suis pas un communiste ? Ne pourrais-je pas développer un communisme à moi ? [5]  Une telle absurdité dadaïste et farfelue pourrait être une expérience agréable, mais j’ai de meilleurs jeux à jouer. Vous voyez, le communisme a une histoire, qui n’est pas très jolie à voir. Si je devais la regarder différemment, ça serait à ma façon, pas pour la « récupérer» -je n’en veux certainement pas- mais pour l’utiliser en tant qu’arme verbale. Il est temps que le label « communiste » devienne autant une insulte que « capitaliste » parmi ces anarchistes qui reconnaissent qu’aucune règle veut dire aucune règle au dessus de moi ; que pas d’autorité veut dire pas d’autorité au dessus de moi ; que pas de gouvernement veut dire pas de gouvernement au dessus de moi. Et la pratique immédiate de ces refus est l’autonomie individuelle, la création personnelle consciente et obstinée dans mes propres termes..

Si je me crée moi-même et ma vie selon mes propres termes à chaque instant, l’établi, le permanent, l’absolu, est mon ennemi. Je ne peux donc encourager aucune sorte de collectivité permanente, communauté ou société. Aucune permanence qui se diffuse en moi, qui me pétrifie de manière à ce que je ne sois plus capable de me créer dans mes propres termes. Je ne peux qu’essayer de m’adapter à la permanence qui se répand. Donc en insistant à me créer moi-même selon mes termes, je sape toute collectivité, toute communauté, toute organisation et toute société. Même les associations temporaires que je choisis de faire dans mes propres fins, car une fois qu’elles ne servent plus mes objectifs je me retire, abandonnant les choses à leur propre sort. C’est pourquoi mon élégance égoïste préfère des duos décousus, des trios transitoires, et des ensembles éphémères à des partenariats permanents, des confréries figées et des collectivités calcifiées.

Le communisme a besoin d’une communauté permanente. Le mot n’a aucun sens lorsque ceci n’est pas son objectif, rien de plus que des fanfaronnades fantasques de farfelues qui veulent se faire passer pour des grands révolutionnaires [6]. Beaucoup de ces cocos actuels ont perdu la foi dans l’Évangile de Marx et sa promesse d’un communisme prédestiné (bien sûr, aucun anarchiste-communiste n’a jamais cru en cette pieuse promesse, on est bien d’accord ?). Mais même les nigauds qui ont inventé la « communisation » -l’idée du communisme comme mouvement continu vers la communauté – ne s’éloignent pas de cet objectif, parce que la communisation reste un mouvement dirigé vers cette communauté humaine universelle (et donc permanente). Et ce qui est permanent et universel est anti-individualiste, anti-moi, mon ennemi.

Le communisme a besoin que cette permanence imprègne tout, parce qu’il a besoin d’une institution, d’un État. Dans l’Évangile de Marx, on peut lire : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins. » [7] Pour Marx ce vœux pieux de providence athée, ce moyen d’échange communiste, était le résultat inévitable de l’histoire ; pour les anarco-communistes dont ces écritures sacrées sont allées droit au cœur, cela devient un idéal moral à concrétiser. Mon cœur égoïste et arrogant ne fait aucun cas ni du despotisme du déterminisme historique ni de la charge de décrets moraux, alors je n’hésite pas à aborder la question qu’une telle règle soulève : Qui est-ce qui détermine les forces et les besoins nécessaires à chacun ? En se contentant de réduire des individus à ce qui est le plus abstrait – leur humble et inoffensive humanité- peut-il y avoir une définition « universelle » des forces et besoins ? Parce qu’alors les forces et besoins sont aussi de simples abstractions. Sans cette définition universelle, je pourrais prétendre que j’ai besoin d’une Rolls-Royce ou d’une villa avec 60 chambres, et personne ne pourrait me contredire, parce qu’il n’y aurait pas de standard universel avec lequel faire une comparaison. Donc pour établir le statut des forces et besoins de chacun, un État serait nécessaire, c’est-à-dire, certains individus seraient en position de décider des forces et besoins de chacun. En tant qu’individus, nous avons tous probablement chacun penché vers la forme égoïste d’échange quotidien qui a tendance à être pratiquée entre amis : «  de chacun selon sa volonté, à chacun selon son désire ». Une pratique qui peut en apparence ressembler plutôt à l’idéal communiste, mais qui a cette différence : l’idéal communiste sous-entend que celui qui a la force doit quelque chose au nécessiteux, et cela implique un devoir ; dans la pratique égoïste, il n’y a pas de devoir, parce qu’on n’attend de personne qu’il fasse ou donne ce qu’il ne veut pas faire ou donner. Leur amour pour (c’est-à-dire leur intérêt) les autres est la raison qui les pousse à donner. L’égoïsme mutuel est le lubrifiant de cet échange.

Pour conclure, j’ai des bonnes et des mauvaises nouvelles pour mes amis communistes. La bonne nouvelle : le Communisme est déjà là. Le capitalisme est simplement un communisme de marché : «  de chaque [travailleur] selon sa force, à chaque [capitaliste] selon ses besoins. » Ainsi, le capitalisme impose de contribuer au bien commun (c’est-à-dire à l’élite au pouvoir qui représente « tout le monde ») pour tous ceux qui souhaitent rester les esclaves d’un pouvoir plus grand. La communauté du capitalisme nous entoure en tant que système de relations imposées, et comme toute communauté permanente, elle se nourrit dans l’élément vital des individus, tant que ces individus ne succombent pas. Et cela m’amène à la mauvaise nouvelle pour vous les cocos : Je suis votre ennemi … pour la même raison que je suis un ennemi du capitalisme. Et ne vous fiez pas à l’impuissance que vous croyez voir en moi. Dans mon monde je suis l’entité la plus importante et malicieuse, et je suis un ennemi implacable du capitalisme et du communisme.

[1] En anglais libertarian est le même mot utilisé pour libertaire et libertarien (ceux favorables au libre marché) [NdT].
[2] Marx était lui-même un personnage antipathique, et heureusement que ce n’est que sur la Première Internationale qu’il a exercé du pouvoir.
[3] Ils existent toujours dans certaines parties du monde comme en Europe et à l’est des États-Unis.
[4] Chez Marx, représente la nature humaine, en opposition à l’être social [NdT].
[5] My Own (le mien) étant le nom de journal où ce texte est publié [NdT].
[6] Bien entendu de nombreuses théories cocos ressemblent à ça.
[7] Critique du programme de gotha, Partie I.

Apio Ludd, My Own, n°10, Octobre 2013